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UNE RÉFLEXION SUR PARSHAT EMOR 5786

Peu de phrases bibliques ont été autant mal comprises que “ œil pour œil ”. On la présente souvent comme une loi de vengeance primitive qui engendre inévitablement des cycles de violence. Pourtant, une lecture attentive du texte – à la lumière de l’interprétation juive classique – révèle que cette formule visait non pas à attiser la violence, mais à la contenir.

Cette expression apparaît trois fois dans la Torah :

Dans Lévitique 24:19-20, nous lisons :

“ Si un homme fait du mal à son prochain… fracture pour fracture, œil pour œil, dent pour dent ; comme il a fait du mal à une personne, il en subira de même. ”

Ce passage s'inscrit dans un contexte juridique, et non dans le cadre d'une querelle personnelle. Le chapitre traite du processus judiciaire, des sanctions et de l'égalité de traitement devant la loi. Quelques versets plus loin, on lit :

“ Vous aurez une seule loi pour l’étranger et pour l’autochtone ” (Lévitique 24:22).

Auparavant, la Torah avait déjà ordonné :

“ Tu ne te vengeras point, et tu ne garderas point de rancune ” (Lévitique 19:18).

La Torah ne peut se contredire. Si la vengeance personnelle est explicitement interdite, alors la loi du talion ne peut être un commandement autorisant les représailles privées.

Limiter la violence, et non l'aggraver

Dans l'Antiquité, les blessures personnelles déclenchaient souvent des vendettas sans fin. Une simple blessure pouvait engendrer une violence générationnelle. Dans ce contexte, la loi du talion était révolutionnaire. Elle signifiait : rien de plus que ce qui avait été fait. Pas d'escalade. Pas de représailles disproportionnées.

Il s'agit d'un principe juridique de proportionnalité.

Lorsque ce principe est extrait de son cadre juridique et traité comme un droit individuel à la vengeance, le cycle de violence même que certains reprochent à la Torah d'engendrer peut effectivement se reproduire. Mais cela ne résulte pas de la loi elle-même, mais d'une mauvaise interprétation de celle-ci.

L'enseignement des sages

Le Talmud (Bava Kamma 83b-84a) affirme sans équivoque que la loi du talion ne s'applique pas littéralement, mais fait référence à une compensation financière. Rachi adopte cette interprétation. Ibn Ezra explique qu'une application littérale serait souvent impossible ou injuste. Que se passerait-il si l'agresseur n'avait qu'un œil et blessait une personne borgne ? Que se passerait-il si la blessure était involontaire ? Que se passerait-il si infliger une blessure identique mettrait la vie en danger ?

Chizkuni souligne également que la Torah parle en termes de catégories juridiques générales et que les juges évaluent les dommages.

La Torah elle-même établit une distinction nette entre meurtre et lésions corporelles. Concernant le meurtre, elle déclare :

“ Vous n’accepterez aucune rançon pour la vie d’un meurtrier ” (Nombres 35:31).

La vie humaine ne saurait être réduite à une valeur monétaire. En revanche, les lésions corporelles peuvent être évaluées par un tribunal. Cette distinction morale est fondamentale.

Ainsi, les Sages comprennent le principe du “ œil pour œil ” comme un principe de justice objective, administrée par un tribunal, et non comme une mutilation physique.

Une mauvaise interprétation de Matthieu 5

Il est écrit dans Matthieu 5:38-39 :

“ Vous avez entendu qu’il a été dit : ‘Œil pour œil, dent pour dent.’ Mais moi, je vous dis : ne résistez pas au méchant… ”

Cette affirmation présente la Torah comme si elle approuvait la vengeance personnelle, puis l'oppose à une éthique de non-résistance. Or, cela repose sur une mauvaise compréhension du cadre juridique de la Torah. Celle-ci traite de la procédure judiciaire – témoins, juges, peines proportionnelles – et non de la vengeance individuelle.

Présenter la Torah comme un texte incitant à la vengeance privée revient à s'opposer à une caricature plutôt qu'au texte lui-même.

Ni vengeance, ni passivité non plus.

Parallèlement, il serait tout aussi erroné d'affirmer que la Torah exige une soumission passive à la violence.

Le Talmud énonce un principe clair :

“ Si quelqu’un vient pour te tuer, lève-toi et tue-le le premier. ”
(Sanhédrine 72a).

Ce principe — ha-ba lehorgecha hashkem lehorgo — établit que la légitime défense face à une menace immédiate est permise, et dans certaines circonstances obligatoire. Il ne s'agit pas de vengeance, mais de préservation de la vie.

La loi juive distingue donc trois catégories :

La Torah ne prône ni la justice privée ni la passivité. Elle canalise la force dans deux contextes strictement encadrés : la défense immédiate de la vie ou le processus judiciaire légal.

L'obligation noachide d'établir des tribunaux

L’obligation d’établir des systèmes de justice trouve son origine dans Genèse 9:6 :

“ Si quelqu’un verse le sang d’un homme, par un homme son sang sera versé. ”

Le Talmud (Sanhedrin 56a) tire de ce verset le commandement noachide de dinim — l’obligation d’établir des tribunaux. C’est l’un des sept commandements donnés à l’humanité tout entière.

Maïmonide (Rambam), dans Mishneh Torah, Le traité Hilkhot Melachim 9-10 stipule que les non-Juifs sont tenus de nommer les juges et de faire appliquer les lois noahides.

Aujourd'hui, il n'existe cependant pas de système judiciaire noachide mondial distinct. Concrètement, le droit juif reconnaît le principe suivant :

Dina de-malchuta dina — “ La loi du pays est la loi. ”

Ce principe figure dans le Talmud (Nedarim 28a ; Guittin 10b ; Bava Kamma 113a) et est codifié par Maïmonide (Hilkhot Gezelah 5:11). Il établit que l'on est légalement tenu de respecter la loi civile du pays où l'on réside, pourvu qu'elle n'entraîne pas la violation d'interdictions divines fondamentales.

Ainsi, l'obligation de justice s'exerce aujourd'hui dans le cadre des structures juridiques civiles existantes.

Emor comme modèle de justice divine

La paracha Emor (Lévitique 24:10-23) présente un modèle de justice divine. Elle aborde le blasphème, le meurtre et les lésions corporelles, et conclut par le principe d'égalité devant la loi pour l'étranger et l'autochtone. Dans le monde antique, cela était extraordinaire. La justice ne devait pas dépendre de la tribu, du statut social ou de l'origine ethnique, mais de critères juridiques objectifs.

Le Psaume 89:14 exprime cela théologiquement :

“ La droiture et la justice sont le fondement de ton trône. ”

La justice n'est pas qu'une simple commodité sociale. Elle reflète le caractère de Dieu.

“ Œil pour œil ” n'est donc pas une formule de vengeance primitive. C'est une limite légale. Elle empêche l'escalade. Elle soumet les émotions à la loi. Elle soustrait la vengeance aux mains des individus et la place sous l'autorité judiciaire.

Là où cette structure s'effondre, le chaos s'installe.
Là où elle fonctionne correctement, la violence est limitée. Ce n'est pas de la vengeance. C'est la civilisation.

Par Angelique Sijbolts
Nous remercions le rabbin Tani Burton pour ses commentaires.


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